GRANDE ENQUÊTE ÉCONOMIQUE TRANSFRONTALIÈRE | De Casablanca à Abuja : qui finance les PME de l’espace CEDEAO ?

GRANDE ENQUÊTE ÉCONOMIQUE TRANSFRONTALIÈRE | SÉNÉGAL – CÔTE D’IVOIRE – TOGO – BÉNIN – BURKINA FASO

Les banques marocaines ont profondément transformé le paysage financier ouest-africain. Attijariwafa bank, Bank of Africa et Banque Centrale Populaire multiplient les implantations, les partenariats internationaux et les mécanismes de financement destinés aux entreprises. Pourtant, de Dakar à Abidjan, de Lomé à Cotonou, les dirigeants de petites et moyennes entreprises continuent de réclamer des conditions de crédit plus accessibles. Entre les besoins d’investissement des entrepreneurs, les impératifs de sécurité des établissements bancaires et les centaines de millions de dollars mobilisés pour soutenir l’économie productive, une interrogation demeure : comment mesurer les retombées réelles de l’intégration financière régionale ?

Cette enquête confronte les expériences d’entrepreneurs africains aux engagements officiellement annoncés par les grands groupes bancaires marocains.

L’intégration bancaire face à l’épreuve des entrepreneurs

À Dakar, Abidjan, Lomé, Cotonou et Ouagadougou, les petites et moyennes entreprises partagent une ambition commune : investir, produire davantage, recruter et conquérir de nouveaux marchés. Pourtant, l’accès au financement demeure l’un des principaux obstacles à leur développement. Pour de nombreux entrepreneurs, la difficulté ne réside pas nécessairement dans l’absence d’établissements bancaires, mais dans les conditions d’obtention du crédit, les garanties exigées, les apports personnels demandés et les délais de remboursement proposés. Depuis près de deux décennies, les groupes bancaires marocains ont progressivement renforcé leur présence en Afrique de l’Ouest. Attijariwafa bank, Bank of Africa et Banque Centrale Populaire ont constitué des réseaux régionaux qui participent à la circulation des capitaux, au financement du commerce et à l’accompagnement des entreprises. Cette expansion témoigne du dynamisme de la coopération économique Sud-Sud et de la place croissante du Maroc dans le système financier africain. Elle soulève néanmoins une question essentielle : dans quelle mesure les financements mobilisés bénéficient-ils effectivement aux petites entreprises qui constituent une composante majeure du tissu productif régional ?

L’enjeu dépasse les performances commerciales des banques. Il concerne l’industrialisation, l’emploi des jeunes, l’entrepreneuriat féminin, la transformation locale des matières premières et la compétitivité des économies ouest-africaines. Mais il serait réducteur de considérer les difficultés exprimées par les entrepreneurs comme une mise en cause directe des banques marocaines. Les témoignages publiés concernent plusieurs établissements financiers, indépendamment de leur nationalité. Ils traduisent avant tout une demande d’assouplissement des conditions de financement, dans un environnement où les banques doivent simultanément protéger les dépôts, respecter les exigences prudentielles et maîtriser les risques de crédit.

Sénégal : des entrepreneurs face au poids des garanties

Au Sénégal, les besoins de financement concernent particulièrement l’agroalimentaire, la transformation industrielle, les transports, les services et le commerce régional. Les entreprises en développement doivent souvent financer simultanément leurs équipements, leurs stocks et leur trésorerie. Or, les garanties exigées peuvent devenir difficiles à réunir lorsque les entrepreneurs disposent de perspectives commerciales encourageantes, mais de capacités patrimoniales limitées. Le témoignage de Ndèye Ndiakhaté Lo, entrepreneure sénégalaise à la tête de Land of Africa, illustre cette problématique. Dans une publication sur LinkedIn, elle affirme avoir obtenu auprès d’Ecobank un prêt de 5 millions FCFA, avec 1,25 million FCFA immobilisé en garantie. Cette somme représente 25 % du montant emprunté. Son expérience soulève une interrogation : lorsqu’une entreprise doit immobiliser une partie importante de ses ressources pour accéder au crédit, quelle capacité d’investissement lui reste-t-il réellement ? Ce cas ne concerne pas une banque marocaine, mais révèle une difficulté plus générale du financement des PME ouest-africaines.

Selon le jeune entrepreneur sénégalais El Hadji Moussa Thiam, dirigeant d’Infocom Service Groupe, « le souci majeur, c’est l’absence de garanties et le défaut d’états et d’historiques financiers solides et convaincants pour la banque ». Ce jeune patron compte, la plupart du temps, sur ses propres ressources financières ou sur la solidarité d’autres entrepreneurs pour répondre à des besoins urgents de liquidités. Car, explique-t-il, « parfois aussi, les lenteurs dans l’étude des dossiers de demande de préfinancement ou de crédit nous font perdre des marchés ». Il illustre son propos par un petit marché de l’État du Sénégal, d’un montant de 1,5 million de FCFA, dont l’exécution nécessite une avance de 400 000 FCFA. « Malgré l’accord de principe de la banque CBAO, l’urgence de la livraison ne me permettait pas d’attendre le déblocage de la somme. J’ai dû solliciter des amis entrepreneurs comme moi », révèle-t-il. Pour lui, « la solution serait de disposer d’une institution ou d’un dispositif permettant aux TPE et PME aux ressources insuffisantes d’exécuter des marchés afin d’améliorer leur trésorerie et de sortir progressivement de la précarité, de l’instabilité et de la dépendance financière extérieure».

Un autre témoignage, rapporté en 2022 par la Société financière internationale, concerne Abdou W. Kane, dirigeant de Cogelec Energy, une entreprise sénégalaise spécialisée dans l’électricité et les infrastructures. À la tête d’une structure employant environ quarante personnes, cet entrepreneur expliquait avoir obtenu un financement d’environ 220 000 dollars, moyennant notamment la mise en garantie de son habitation et de contrats commerciaux, avec un taux d’intérêt de 11,7 %. L’expérience est révélatrice : même lorsqu’une PME dispose d’activités structurées et de perspectives de croissance, l’accès au financement peut nécessiter un engagement patrimonial considérable de son dirigeant. Pour la banque, ces garanties constituent une protection contre le risque de défaut. Pour l’entrepreneur, elles représentent une prise de risque personnelle qui dépasse parfois le périmètre de son activité économique.

Sophie Coulibaly Mbengue, directrice générale de Kapit Group, a également attiré l’attention sur les difficultés structurelles des PME sénégalaises, notamment l’insuffisance des états financiers, les problèmes de garanties, le faible niveau de formalisation et les besoins de formation des dirigeants. Ces observations montrent que le financement des PME ne dépend pas exclusivement des ressources disponibles dans les banques. Il repose aussi sur la qualité de l’information financière, la gouvernance des entreprises et leur capacité à présenter des projets suffisamment structurés pour convaincre les établissements prêteurs.

Côte d’Ivoire : le dynamisme économique ne suffit pas

Première économie de l’UEMOA, la Côte d’Ivoire dispose d’un tissu entrepreneurial diversifié, porté par le commerce, l’agriculture, les infrastructures, les services et les activités industrielles. Mais le dynamisme économique ne supprime pas les difficultés d’accès au crédit. Soro Doté, présenté dans des publications de presse comme président de la Confédération des PME du BTP, a dénoncé les obstacles rencontrés par les entreprises ivoiriennes pour obtenir des financements bancaires, y compris lorsqu’elles disposent de garanties immobilières. Dans le secteur du bâtiment, la question est particulièrement sensible. Une entreprise peut obtenir un marché sans disposer immédiatement des ressources nécessaires pour acheter les matériaux, mobiliser les équipements et rémunérer ses salariés. Les délais de paiement deviennent alors déterminants, tandis que les besoins de trésorerie peuvent compromettre l’exécution de contrats pourtant économiquement viables.

Dans la restauration, le témoignage publié en octobre 2026 de Raimonde Dion, entrepreneure installée à Yopougon, met en lumière une autre réalité. Après avoir lancé son activité avec un capital initial de 4 millions FCFA, elle évoque le besoin d’un financement supplémentaire pour relancer son entreprise. Ces expériences ne démontrent pas que les banques marocaines refusent de financer les PME ivoiriennes. Elles illustrent plutôt la diversité des besoins auxquels les établissements financiers doivent répondre : trésorerie, investissement productif, acquisition d’équipements, relance d’activité et financement de marchés. C’est précisément dans ce contexte que plusieurs filiales de groupes bancaires marocains annoncent des dispositifs destinés à améliorer l’accès des entreprises au crédit.

Attijariwafa bank : 12 milliards FCFA de crédits PME visés

En mars 2025, la Société Ivoirienne de Banque, filiale du groupe Attijariwafa bank, a conclu avec la Société financière internationale un mécanisme de partage des risques de 6 milliards FCFA, destiné à couvrir 50 % du risque d’un portefeuille de prêts aux PME pouvant atteindre 12 milliards FCFA. Les secteurs concernés comprennent notamment le commerce, l’agriculture, les transports, les télécommunications et les activités liées à l’eau et à l’assainissement. Mohamed El Ghazi, directeur général de la Société Ivoirienne de Banque au moment de l’annonce, a mis en avant l’engagement de son établissement en faveur du financement des PME, particulièrement celles dirigées par des femmes. Ce mécanisme repose sur une logique économique précise : en partageant une partie du risque avec une institution internationale de développement, la banque commerciale peut disposer d’une capacité supplémentaire pour accompagner des entreprises dont le profil aurait autrement été considéré comme trop risqué.

L’initiative constitue un effort concret pour élargir l’accès au financement. Elle appelle néanmoins une distinction essentielle entre les montants annoncés et les crédits effectivement décaissés. Les 12 milliards FCFA correspondent à un portefeuille de prêts visé par le dispositif et ne signifient pas nécessairement que cette somme a été intégralement distribuée aux PME. Pour mesurer les résultats, il faudrait connaître le nombre d’entreprises bénéficiaires, les montants effectivement accordés, les conditions de financement appliquées et les secteurs ayant réellement reçu les ressources. Cette exigence de mesure ne remet pas en cause l’engagement bancaire. Elle permet, au contraire, d’en apprécier la portée économique.

Bank of Africa : 154 millions de dollars et 12 000 prêts annoncés

Le groupe Bank of Africa constitue un autre acteur majeur du financement des entreprises en Afrique de l’Ouest. En avril 2023, la Société financière internationale a annoncé avec le réseau BOA un mécanisme de partage des risques de 77 millions de dollars, destiné à accompagner un portefeuille de prêts aux PME pouvant atteindre 154 millions de dollars. L’objectif affiché était particulièrement ambitieux : soutenir 12 000 nouveaux prêts, dont au moins 2 000 destinés à des entreprises détenues par des femmes. Plusieurs pays ouest-africains figuraient parmi les marchés concernés, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Togo et le Burkina Faso. Un autre dispositif de financement, pouvant atteindre 171,2 millions de dollars, a également été présenté dans le cadre du partenariat entre l’IFC et plusieurs filiales africaines de Bank of Africa.

Ces engagements témoignent d’une mobilisation financière significative et d’une volonté de renforcer l’accompagnement des petites entreprises africaines. Dans sa présentation officielle des résultats annuels 2023, Bank of Africa a également mis en avant les initiatives engagées par ses filiales, notamment au Togo, pour faciliter l’accès au financement des entreprises dirigées par des femmes. Le groupe a ainsi signalé un partenariat entre BOA Togo et l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Togo. L’approche dépasse le seul financement bancaire et intègre la question de l’accompagnement entrepreneurial. Mais une interrogation demeure : combien des 12 000 nouveaux prêts initialement visés ont effectivement été accordés, et quelle proportion a bénéficié à des entreprises jusque-là exclues du financement bancaire classique ? La réponse nécessite des données consolidées et actualisées des établissements concernés.

Togo : financer les entreprises des corridors commerciaux

Le Togo bénéficie d’une position stratégique dans le commerce régional grâce au port de Lomé et aux corridors reliant les économies côtières aux marchés de l’intérieur du continent. Les entreprises de transport, de manutention, de stockage, de distribution et de transformation agroalimentaire ont besoin de financements adaptés à leurs cycles d’exploitation. Le développement de ces activités exige parfois des investissements importants dans les véhicules, les entrepôts, les équipements industriels et les systèmes logistiques. Mais les garanties traditionnellement demandées par les banques peuvent être difficiles à réunir pour des entreprises dont la principale richesse réside dans leurs contrats commerciaux ou leurs perspectives de croissance. Le partenariat annoncé entre BOA Togo et l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Togo constitue une réponse institutionnelle à une partie de ces difficultés. Son efficacité doit cependant être appréciée à travers des résultats concrets : nombre de dossiers accompagnés, crédits effectivement accordés, entreprises nouvellement financées et investissements réalisés.

Sitou Yibokou, Managing Partner chez ARTIFICE et promoteur de « Made in Togo », estime que « malgré tous les dispositifs annoncés, les entrepreneurs togolais sont encore à considérer comme les parents pauvres du financement bancaire classique ». L’entrepreneur inscrit cette situation dans « la crise de confiance en l’absence de garanties suffisantes pour les banques prêteuses ». Pour lui, les responsabilités sont partagées. D’une part, « l’État doit renforcer les structures d’accompagnement de l’entrepreneuriat (SAE) pour mieux encadrer les TPME et PME dans leur gouvernance et les inciter à disposer d’informations bancaires fiables ». Il préconise ensuite de rendre effectivement opérationnelles les mesures de quotas d’accès aux marchés réservés aux PME, grâce à un mécanisme de suivi et de reporting. De multiples mécanismes d’accompagnement de l’État existent déjà ; il faut les rendre plus efficaces. Enfin, l’État peut mettre en place d’autres dispositifs innovants qu’il ne saurait décrire ici.

Bénin : 15 millions d’euros pour soutenir les entreprises

Au Bénin, les besoins de financement concernent particulièrement la transformation agricole, le commerce, la logistique et les investissements industriels. En mai 2025, Bank of Africa Bénin et la Banque africaine de développement ont signé une facilité de garantie de financement du commerce de 15 millions d’euros. L’objectif est de faciliter les opérations commerciales des entreprises béninoises, notamment l’importation de matières premières, d’intrants industriels, de machines de production et d’équipements. Les PME figurent parmi les bénéficiaires visés, particulièrement dans l’agro-industrie et l’industrie manufacturière légère. Cette initiative illustre le rôle que peuvent jouer les partenariats internationaux dans le renforcement des capacités financières des banques commerciales.

Elle souligne également une distinction fondamentale entre le financement du commerce et le crédit d’investissement. Le premier permet de sécuriser des opérations d’importation ou d’exportation, tandis que le second doit permettre à une entreprise d’acquérir des équipements, de construire une unité de production ou d’accroître durablement ses capacités industrielles. Les deux instruments sont complémentaires, mais ne répondent pas exactement aux mêmes besoins. Pour les économies ouest-africaines, l’enjeu consiste précisément à transformer le dynamisme commercial en capacités productives locales.

Banque Centrale Populaire : 70 millions de dollars pour le commerce africain

Le groupe Banque Centrale Populaire participe également à cette dynamique de financement panafricain, notamment à travers ses implantations régionales et ses partenariats internationaux. En mai 2024, la Banque africaine de développement et la BCP ont conclu un accord de partage des risques de 70 millions de dollars, destiné à soutenir les opérations de financement du commerce et à faciliter les transactions internationales des entreprises africaines. Selon les objectifs annoncés, ce partenariat pourrait contribuer à générer près de 200 millions d’euros d’échanges commerciaux. Kamal Mokdad, alors responsable des activités internationales du groupe, a présenté cette coopération comme un instrument permettant de renforcer l’accompagnement des entreprises et de soutenir leurs transactions commerciales.

De son côté, Attijariwafa bank Europe avait conclu en janvier 2024 un accord de partage des risques de 100 millions d’euros avec la BAD, destiné à faciliter le financement du commerce africain. L’institution de développement évoquait un potentiel de près de 500 millions d’euros d’échanges commerciaux dans plus de vingt pays africains. En décembre 2024, Bank of Africa a également signé avec la BAD un accord de partage des risques de 50 millions d’euros, visant à soutenir les échanges commerciaux des PME africaines. Ces engagements montrent que les groupes marocains ne se limitent pas à étendre leurs réseaux d’agences. Ils participent à la mise en place de mécanismes financiers destinés à soutenir les entreprises et à réduire les risques liés aux opérations commerciales. Il convient toutefois de ne pas additionner indistinctement ces montants : certains représentent des garanties, d’autres des portefeuilles de prêts visés ou des volumes d’échanges commerciaux attendus.

Burkina Faso : financer malgré les risques sécuritaires

Au Burkina Faso, les difficultés traditionnelles d’accès au crédit se doublent de contraintes sécuritaires, logistiques et économiques. Les entreprises doivent parfois faire face à des perturbations de leurs chaînes d’approvisionnement, à des coûts de transport supplémentaires et à une incertitude accrue concernant leurs débouchés. Pour les banques, ces risques compliquent l’évaluation de la solvabilité des emprunteurs et peuvent justifier des exigences de garanties plus importantes. Pour les entrepreneurs, ils rendent au contraire le financement encore plus indispensable afin de préserver les activités et les emplois. Les initiatives industrielles locales, notamment dans la transformation agroalimentaire, les équipements et les technologies, illustrent le potentiel productif du pays. Mais les projets innovants rencontrent une difficulté particulière : leurs perspectives de rentabilité peuvent être prometteuses sans correspondre aux critères classiques d’analyse du crédit.

Ce fut notamment le cas de l’ingénieur Issa Kouakou, qui avait inventé, en 2020, un respirateur « Made in Burkina Faso » et éprouvait les plus grandes difficultés à trouver un financement pour une invention aussi précieuse. Son compatriote, l’entrepreneur et ingénieur inventeur Silvère Salga, estime que « les entrepreneurs africains sont abandonnés à leur sort et ne sont considérés que lorsqu’ils se sont débrouillés eux-mêmes et commencent à sortir la tête de l’eau. Sinon, ils sont condamnés à rester dans le tunnel ».

Le financement de l’innovation exige souvent des instruments complémentaires aux prêts bancaires traditionnels, notamment le capital-investissement, les fonds de garantie, les subventions à l’innovation ou les financements mixtes. Le Burkina Faso présente par ailleurs une particularité institutionnelle : depuis son retrait effectif de la CEDEAO, le 29 janvier 2025, il n’appartient plus à l’organisation communautaire, mais demeure membre de l’UEMOA. Son inclusion dans cette enquête permet donc d’examiner les interdépendances financières ouest-africaines au-delà des frontières institutionnelles actuelles de la CEDEAO.

Les entrepreneurs réclament un assouplissement des conditions

Les témoignages publiés dans plusieurs pays africains convergent vers une demande : rendre les financements plus accessibles aux entreprises dont les capacités patrimoniales sont limitées. Cette revendication ne signifie pas nécessairement que les entrepreneurs contestent le principe des garanties bancaires. Ils souhaitent plutôt que les conditions de financement tiennent davantage compte de leurs réalités économiques, de leurs cycles d’exploitation et de leurs perspectives de croissance. Une entreprise agroalimentaire peut disposer de commandes fermes sans posséder de biens immobiliers importants. Une société de transport peut enregistrer une progression de son activité tout en ayant besoin de financer ses véhicules. Une jeune entreprise industrielle peut présenter un projet rentable à moyen terme sans disposer d’un historique comptable suffisamment long.

Au Nigeria, les expériences rapportées par Ezenwammadu Buruzochukwu, entrepreneur dans le textile à travers Bewin Garments Industry et House of Bewin, et Samuel Udeji, dirigeant de SAMUD Ventures Limited, illustrent également cette problématique à l’échelle ouest-africaine. Le premier a expliqué avoir essuyé des refus de financement malgré une relation bancaire de longue durée, avant de se tourner vers des solutions de crédit numérique plus coûteuses. Le second a évoqué les difficultés rencontrées pour obtenir un crédit malgré plus de vingt ans de relation avec son établissement bancaire. Ces témoignages ne concernent pas nécessairement des banques marocaines, mais montrent que l’accès au financement productif constitue une difficulté régionale plus large.

Les banques doivent aussi protéger les dépôts

Face aux attentes des entrepreneurs, les banques font valoir des préoccupations tout aussi légitimes. Le crédit bancaire repose sur une responsabilité fondamentale : les établissements financiers mobilisent des ressources qu’ils doivent pouvoir restituer à leurs déposants. Ils sont soumis à des règles prudentielles, à des exigences de solvabilité et à des obligations de gestion des risques. Accorder des prêts sans évaluer correctement les capacités de remboursement fragiliserait non seulement les banques, mais également l’ensemble du système financier. Les difficultés rencontrées par les PME tiennent parfois à l’insuffisance de leurs fonds propres, à l’absence d’états financiers fiables, à la faiblesse de leur gouvernance ou au caractère informel de certaines activités. La recherche de garanties n’est donc pas nécessairement le signe d’une réticence à financer l’économie. Elle traduit aussi l’obligation de sécuriser les crédits et de prévenir les défauts de remboursement.

Les groupes bancaires marocains peuvent, à cet égard, faire valoir les mécanismes internationaux de financement et de partage des risques qu’ils ont contribué à mettre en place. Les partenariats conclus avec la Société financière internationale et la Banque africaine de développement représentent des efforts institutionnels significatifs pour accompagner les entreprises africaines tout en préservant la stabilité financière. La difficulté réside dans la recherche d’un équilibre entre deux impératifs : permettre aux entrepreneurs d’accéder aux ressources nécessaires à leur croissance et garantir aux établissements prêteurs un niveau de risque soutenable.

Partager le risque plutôt que bloquer le crédit

Les mécanismes de partage des risques apparaissent comme l’une des réponses les plus prometteuses à cette équation. Lorsqu’une institution de développement accepte de couvrir une partie des pertes potentielles sur un portefeuille de prêts, elle peut réduire l’exposition de la banque commerciale et encourager le financement de nouveaux profils d’entreprises. Mais le partage des risques ne constitue pas une solution automatique. Son efficacité dépend des conditions d’éligibilité, de la capacité des banques à identifier les entreprises concernées et de la manière dont les avantages du mécanisme sont répercutés sur les emprunteurs. Une garantie internationale peut contribuer à faciliter l’octroi de crédits sans nécessairement entraîner une diminution systématique des taux d’intérêt ou la disparition de toutes les exigences de garanties.

D’autres instruments méritent également d’être développés. Le crédit-bail permet de financer des équipements sans imposer systématiquement à l’entreprise de mobiliser un patrimoine immobilier important. L’affacturage peut transformer des créances commerciales en liquidités immédiates. Le financement adossé aux commandes ou aux contrats peut aider les PME à exécuter des marchés sans immobiliser excessivement leur trésorerie. Enfin, les fonds publics de garantie peuvent intervenir en complément des dispositifs bancaires pour accompagner des entreprises économiquement viables, mais insuffisamment dotées en garanties. La solution ne repose donc pas exclusivement sur un assouplissement des exigences bancaires. Elle suppose une diversification des instruments financiers et une amélioration de la préparation des entreprises au crédit.

Femmes et jeunes : les indicateurs de l’inclusion financière

L’accès au financement des entreprises dirigées par des femmes et des jeunes constitue l’un des principaux indicateurs de l’inclusion financière. Dans plusieurs économies ouest-africaines, les entrepreneures sont fortement présentes dans la transformation alimentaire, le commerce, l’artisanat, les services et les activités de distribution. Elles peuvent néanmoins rencontrer des difficultés particulières pour mobiliser les garanties traditionnellement exigées par les banques. Les programmes annoncés par Bank of Africa et la Société Ivoirienne de Banque montrent que cette problématique est désormais intégrée aux stratégies de financement. L’objectif de 2 000 prêts destinés à des entreprises détenues par des femmes, annoncé dans le partenariat BOA-IFC de 2023, représente à cet égard un engagement mesurable.

Encore faut-il établir combien de ces financements ont été effectivement distribués et dans quelles conditions. Au-delà du nombre de bénéficiaires, l’analyse devrait porter sur la progression du chiffre d’affaires, les investissements réalisés, la création d’emplois et la pérennité des entreprises accompagnées. C’est à travers ces indicateurs que l’inclusion financière peut être appréciée dans sa dimension économique et sociale.

Quand les frontières deviennent des obstacles financiers

La présence d’un même groupe bancaire dans plusieurs pays constitue théoriquement un avantage pour les entreprises engagées dans le commerce régional. Une PME sénégalaise qui exporte vers la Côte d’Ivoire, ou une entreprise béninoise qui approvisionne des clients au Togo, pourrait bénéficier d’une meilleure connaissance des marchés, d’une circulation plus fluide de l’information financière et de services bancaires adaptés aux transactions transfrontalières. Mais l’implantation régionale d’un groupe ne signifie pas automatiquement que les conditions de crédit sont identiques dans toutes ses filiales. Les décisions de financement demeurent liées aux réglementations applicables, aux risques propres à chaque marché et à la situation financière des emprunteurs.

Une question mérite donc d’être approfondie : une entreprise qui dispose d’une relation bancaire solide dans un pays bénéficie-t-elle d’une reconnaissance facilitée de son historique lorsqu’elle développe ses activités dans un autre ? Peut-elle obtenir des garanties commerciales ou des financements de trésorerie adaptés à ses échanges régionaux ? Ces interrogations touchent directement à la capacité de l’intégration bancaire à soutenir l’intégration économique. L’enjeu est de déterminer si la présence transfrontalière des groupes bancaires se traduit par une continuité effective des services financiers au bénéfice des petites entreprises.

CEDEAO et UEMOA : l’intégration à l’épreuve des résultats

La question du financement des PME dépasse les seules stratégies commerciales des groupes bancaires. Elle concerne les politiques économiques régionales, les autorités monétaires, les institutions de développement et les États. Dans l’UEMOA, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest encadre un système financier reposant sur une monnaie commune et un dispositif prudentiel harmonisé. Les mécanismes de financement des PME doivent également être examinés à travers les initiatives de la Banque ouest-africaine de développement, des fonds nationaux de garantie et des institutions publiques d’appui à l’entrepreneuriat. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO intervient, pour sa part, dans le financement du développement et des projets économiques régionaux.

Cependant, les statistiques bancaires agrégées ne permettent pas toujours de déterminer avec précision quelle proportion des crédits accordés par les groupes marocains bénéficie aux TPE et PME. Les données nécessaires à une évaluation complète devraient distinguer les crédits d’exploitation, les financements d’investissement, les garanties commerciales, les entreprises nouvellement financées et les bénéficiaires déjà bancarisés. Elles devraient également permettre de mesurer les taux de refus, les conditions de garantie et les délais d’instruction des demandes. Sans ces informations, il serait prématuré d’affirmer que les banques marocaines financent insuffisamment les PME africaines. Mais il serait tout aussi insuffisant de considérer les montants annoncés dans les accords internationaux comme la preuve définitive d’une inclusion financière réussie.

CEDEAO : des milliards mobilisés pour financer les PME

Au-delà des initiatives engagées par les groupes bancaires marocains, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest dispose de ses propres instruments pour soutenir le financement des petites et moyennes entreprises. La Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) occupe une place centrale dans cette architecture, notamment à travers les lignes de crédit accordées aux établissements financiers nationaux. Au Sénégal, la BIDC et la Banque nationale pour le développement économique (BNDE) ont signé, le 30 avril 2026, un nouvel accord de financement de 20 milliards FCFA exclusivement destiné aux PME. Cette opération fait suite à une première ligne de 10 milliards FCFA conclue en 2021, qui avait permis de financer quinze sous-projets. L’importance de cette intervention apparaît dans les chiffres communiqués par la BIDC : les PME représentent environ 99,8 % des entreprises actives sénégalaises, mais ne bénéficient que de 9 % du crédit bancaire total. En Côte d’Ivoire, l’institution communautaire a également conclu, en janvier 2025, une ligne de crédit de 10 milliards FCFA avec la BSIC-CI pour accompagner les PME dans l’agriculture, l’agro-industrie, les transports, l’industrie et les services. En septembre 2026, une autre facilité de 10 milliards FCFA a été accordée à la Banque de l’Habitat de Côte d’Ivoire pour soutenir notamment les PME et PMI de la chaîne de valeur immobilière. Ces opérations montrent que la CEDEAO intervient concrètement dans le financement de l’économie productive, en mobilisant les banques nationales comme relais. L’action communautaire ne se limite cependant pas aux lignes de crédit. Lancé à Dakar le 31 juillet 2026, le Programme d’entrepreneuriat des jeunes et des femmes (EYWEP) prévoit un accompagnement combinant formation, mentorat, accès aux réseaux d’affaires et mécanismes de financement adaptés. Mis en œuvre avec l’appui d’AUDA-NEPAD et de la coopération espagnole, il ambitionne de faciliter l’émergence d’entreprises innovantes et créatrices d’emplois. À travers ces différents instruments, la CEDEAO cherche ainsi à rapprocher les ressources financières des besoins des entrepreneurs, tout en renforçant les capacités des institutions chargées de distribuer les financements.

Financement communautaire : quels résultats pour les PME ?

Si les initiatives de la CEDEAO témoignent d’une mobilisation institutionnelle significative, leur évaluation soulève les mêmes interrogations que les engagements des groupes bancaires marocains. Les montants annoncés correspondent à des lignes de crédit, des garanties ou des enveloppes de financement dont la signature ne signifie pas nécessairement le décaissement intégral au profit des entreprises. Le cas sénégalais illustre cette distinction : la première ligne BIDC-BNDE de 10 milliards FCFA avait permis de financer quinze sous-projets, mais l’évaluation de son impact économique nécessiterait de connaître les montants effectivement reçus par chaque entreprise, les emplois générés et les investissements réalisés. Pour la nouvelle enveloppe de 20 milliards FCFA, les résultats devront être appréciés à mesure que les financements seront distribués. En Côte d’Ivoire, les lignes accordées à la BSIC-CI et à la BHCI soulèvent des questions similaires concernant le nombre de PME bénéficiaires, les conditions d’accès et la destination finale des ressources. Quant au programme EYWEP, son lancement constitue une avancée institutionnelle, mais son impact devra être mesuré à partir du nombre d’entrepreneurs accompagnés, des financements effectivement obtenus et de la pérennité des entreprises soutenues. Cette exigence de transparence concerne aussi bien les institutions communautaires que les banques commerciales. Elle invite à dépasser les annonces financières pour examiner les résultats économiques et sociaux. Dans quelle mesure les garanties publiques ou régionales permettent-elles de réduire les exigences imposées aux entrepreneurs ? Les dispositifs communautaires atteignent-ils les petites entreprises exclues du crédit classique ou bénéficient-ils principalement à celles qui disposent déjà d’une relation bancaire solide ? Les mécanismes de la CEDEAO et les partenariats internationaux mobilisés par les banques marocaines sont-ils complémentaires ? Ces questions constituent un enjeu majeur pour l’intégration régionale. Car l’efficacité d’une politique de financement ne se mesure pas uniquement aux ressources mobilisées, mais à sa capacité à transformer ces ressources en investissements productifs, en emplois et en opportunités économiques pour les populations.

De Casablanca à Lomé, Dakar ou Abuja, une responsabilité partagée

Cette enquête fait apparaître trois réalités complémentaires. La première est celle des entrepreneurs. Leurs besoins de financement sont réels et diversifiés. Ils souhaitent accéder à des crédits compatibles avec leurs capacités économiques, leurs cycles d’exploitation et leurs perspectives de croissance. La deuxième est celle des banques. Les groupes marocains ont développé une présence régionale importante et engagé des partenariats financiers significatifs pour soutenir les entreprises africaines. Mais ils doivent simultanément préserver la qualité de leurs portefeuilles de crédit et respecter leurs obligations prudentielles. La troisième est celle des institutions publiques et internationales. Leur rôle consiste à réduire les difficultés structurelles de financement, à renforcer les mécanismes de garantie et à accompagner la structuration des petites entreprises.

Aucun de ces acteurs ne peut, à lui seul, résoudre durablement les difficultés d’accès au financement. Les entrepreneurs doivent améliorer leur gouvernance et leur transparence financière. Les banques doivent poursuivre l’adaptation de leurs offres aux réalités des petites entreprises. Les institutions de développement doivent contribuer à réduire les risques qui freinent le financement de projets économiquement viables. Au fond, l’enjeu n’est pas de choisir entre la sécurité bancaire et le développement entrepreneurial. Il est de construire un système dans lequel la prudence financière ne devienne pas un obstacle systématique à l’investissement productif et dans lequel l’ambition entrepreneuriale repose sur des projets suffisamment solides pour justifier la confiance des prêteurs.

L’expansion des banques marocaines en Afrique de l’Ouest constitue déjà une avancée importante de l’intégration financière régionale. La prochaine étape sera de démontrer, à travers des résultats mesurables, dans quelle mesure cette intégration contribue à financer les machines, les stocks, les innovations, les emplois et les ambitions des petites entreprises africaines. Car la véritable réussite de la coopération bancaire entre Casablanca et les capitales ouest-africaines ne se mesurera pas seulement au nombre d’agences ouvertes ou aux milliards mobilisés. Elle se mesurera aussi au nombre d’entrepreneurs qui auront pu transformer une activité fragile en entreprise durable, une commande en production et un projet local en opportunité de croissance régionale.

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