Le 22 juillet 2026, les chefs d’État de la Cedeao ont signé un accord intergouvernemental pour la construction d’un gazoduc de 6 000 kilomètres reliant le Nigeria au Maroc. Un projet estimé à 23 milliards d’euros, qui vise à acheminer le gaz nigérian vers le royaume et, au-delà, vers l’Europe. Décryptage des enjeux économiques pour le Maroc.
Ce dimanche, la signature de l’accord intergouvernemental par les États membres de la Cedeao marque un tournant. Après des années de discussions, le projet de gazoduc atlantique sort du cadre des promesses pour entrer dans celui des engagements concrets. Pour le Maroc, pays terminal de cette artère, l’enjeu est stratégique : sécuriser son approvisionnement énergétique, renforcer son rôle de hub régional et ouvrir une nouvelle route gazière vers le Vieux Continent. Les chiffres donnent la mesure de l’ambition. 6 000 kilomètres de tuyaux à travers des terrains variés, un coût avoisinant les 23 milliards d’euros, et une capacité à transporter chaque année des volumes considérables de gaz.
Le royaume ne sera pas un simple pays de transit : il se positionne comme une plateforme de redistribution, capable de transformer le gaz en GNL ou de l’injecter dans son propre réseau. Une aubaine pour une économie qui importe encore l’essentiel de ses hydrocarbures, et qui voit dans ce corridor une réduction durable de sa facture énergétique. Mais derrière l’enthousiasme, les questions financières restent entières. L’économiste Samuel Mathey, sollicité pour son regard acéré, tempère l’optimisme :« À 23 milliards d’euros, le projet représente près de 60 % du PIB du Maroc.
Les seuls États ne pourront pas supporter une telle charge. Il faudra des mécanismes de financement mêlant obligations vertes, partenariats public-privé et concours des bailleurs européens, qui voient dans cette route une alternative au gaz russe. Le retour sur investissement est réel, mais il se mesurera en décennies, pas en années. » Mathey insiste sur l’effet de levier pour le Maroc : réduction de la dépendance, création d’une filière gazière compétitive, attractivité pour les investisseurs étrangers. Il met néanmoins en garde contre les risques de dérive des coûts et les délais inévitables. Les pays traversés devront harmoniser leurs cadres fiscaux et réglementaires, un exercice délicat dans une région aux disparités marquées. Sur le plan géopolitique, ce gazoduc redessine les équilibres.
En reliant l’Afrique subsaharienne au Maroc, puis à l’Europe, il offre une diversification des routes d’approvisionnement. Le royaume s’affirme comme un pivot énergétique, capable de fédérer des intérêts régionaux autour d’un projet commun. Mais Mathey rappelle un dernier défi :« Le gaz est une énergie de transition, mais le monde accélère sa décarbonation. Le Maroc devra accompagner ce projet d’une stratégie de compensation carbone et de renforcement des renouvelables, sous peine de se retrouver isolé dans vingt ans. »
L’accord signé ce jour est une étape clé, pas une fin en soi. Les études de faisabilité, les appels d’offres et les négociations financières s’ouvrent maintenant. Pour le Maroc, le pari est celui d’une intégration régionale réussie, d’une souveraineté énergétique renforcée et d’un positionnement international affirmé. Les prochaines années diront si le gigantisme du projet se transforme en succès économique durable.

