À la tête d’Orange Bank Africa depuis 2025, Audrey Koffi incarne une nouvelle génération de dirigeants bancaires convaincus que l’avenir de la finance africaine se joue d’abord sur le mobile. Forte de plus de 3,3 millions de clients et de 640 milliards de FCFA de crédits digitaux distribués, la banque revendique un modèle fondé sur l’inclusion financière, la maîtrise des risques et l’innovation. Dans cet entretien accordé à IDM , la directrice générale d’Orange Bank Africa , revient sur les leviers de cette croissance, les défis d’une banque 100 % digitale et sa vision de l’avenir des services financiers en Afrique de l’Ouest.
Comment Orange Bank Africa redéfinit-elle aujourd’hui le modèle bancaire traditionnel en Afrique de l’Ouest à travers la digitalisation et l’inclusion financière, notamment avec des solutions comme Tik Tak ?
La banque classique demandait au client de venir à elle : une agence, des justificatifs, des délais, des revenus formels. Nous avons inversé la logique. Avec Orange Bank Africa, c’est la banque qui va vers le client, sur le téléphone qu’il a déjà en main, via son compte Orange Money. Notre produit phare, Tik Tak, illustre ce basculement : un crédit de 5 milles jusqu’à 1 millions de francs CFA, accordé en quelques secondes à toute heure, sans déplacement et sans dossier.
Là où la banque traditionnelle regarde un historique de crédit, nous nous appuyons sur les usages réels, la régularité des transactions, le comportement de paiement, l’épargne constituée via le compte Orange Money. Cela nous permet de dire « oui » à des profils que le système classique laissait de côté. Depuis 2020, nous avons octroyé plus de 640 milliards de francs CFA de crédits Tik Tak à plus de 3,3 millions de clients.
Dans quelle mesure la démocratisation de l’accès au crédit peut-elle réellement transformer les économies locales et favoriser l’émergence d’une classe moyenne en Afrique de l’Ouest ?
Le crédit, quand il est accessible et responsable, est un accélérateur de croissance. Dans nos économies, l’essentiel de l’activité repose sur l’informel et la très petite entreprise. Ce qui manque à ces acteurs, ce n’est ni l’énergie ni les idées : c’est le petit coup de pouce de trésorerie au bon moment qui sert notamment à installer une activité, saisir une commande, racheter un stock… C’est exactement ce que finance le crédit digital.
De plus, l’accès au financement n’est plus réservé aux centres urbains ni aux salariés du secteur formel. Aujourd’hui, 52 % des financements accordés par Orange Bank Africa bénéficient à des personnes vivant dans des zones reculées, là où l’offre bancaire traditionnelle demeure limitée. C’est ainsi que se construit, prêt après prêt, une capacité d’investissement et d’épargne qui constitue le socle d’une classe moyenne plus inclusive.
J’insiste sur un point : démocratiser le crédit, ce n’est pas distribuer de l’argent à tout-va. C’est accompagner une montée en charge. Nos clients commencent souvent par de petits montants, construisent un historique, puis accèdent à des prêts plus importants. La démocratisation responsable, c’est cette échelle de confiance.
Avec plus de 3,3 millions de clients, quels sont aujourd’hui les principaux défis liés à la scalabilité d’une banque 100 % digitale dans la zone UEMOA ?
Le franchissement du seuil de 3 millions de clients en cinq ans constitue une étape majeure, mais il rehausse mécaniquement notre niveau d’exigence. Trois défis structurent aujourd’hui notre feuille de route.
Le premier est d’ordre technologique. L’octroi d’un crédit de façon instantanée suppose une infrastructure capable d’assurer une disponibilité permanente et un traitement en temps réel, à très grande échelle. C’est une condition non négociable de notre modèle.
Le deuxième, le plus déterminant, relève de la maîtrise des risques, à laquelle nous associons des réponses précises. Le risque de crédit est encadré par un dispositif de scoring fondé sur les usages réels et par une logique de montée en charge progressive. Les risques de fraude et de cybersécurité font l’objet d’investissements continus en matière de sécurisation, la confiance demeurant notre premier actif. Quant au risque de surendettement, il est contenu par des plafonds adaptés au profil de chaque client : démocratiser le crédit ne saurait conduire à surexposer les populations que nous servons.
Le troisième défi est celui de l’expansion régionale. Il s’agit de déployer le même socle technologique et la même exigence prudentielle sur des marchés de maturité distincte sans jamais transiger sur la qualité de l’expérience client.
Comment concilier innovation, rapidité et rigueur de la gestion des risques dans un environnement bancaire en pleine mutation technologique ?
On oppose souvent innovation et gestion des risques, comme s’il fallait choisir. Mon expérience dit le contraire, car dans le crédit digital, le risque est le moteur même de l’innovation. Notre capacité à accorder des prêts en quelques secondes repose entièrement sur la qualité de notre scoring, donc sur la maîtrise du risque. Mieux nous connaissons le comportement de nos clients, plus vite nous pouvons innover et prêter largement, sans fragiliser la banque.
Au-delà de nos capacités d’analyse, c’est un haut niveau d’exigence qui structure notre modèle. Il s’inscrit dans un cadre prudentiel rigoureux : un agrément délivré par la BCEAO, l’adhésion au Fonds de garantie des dépôts de l’UMOA, ainsi que des exigences élevées en matière de conformité, de gouvernance et de contrôle interne. C’est cette discipline qui nous permet d’innover durablement tout en préservant la confiance de nos clients.
Votre parcours vous a menée de la direction des risques à la direction générale. Quelles compétences clés ont été déterminantes dans cette évolution et dans votre leadership actuel ?
J’ai construit toute ma carrière à la croisée du contrôle, de la conformité et du pilotage des risques, d’abord chez Standard Chartered et Deloitte, puis plus de dix ans comme responsable des risques et de la conformité à BGFIBank Congo, avant de rejoindre Orange Bank Africa en 2020 comme directrice des risques. Cette discipline m’a appris une chose essentielle : un dirigeant doit savoir regarder ce qui peut mal tourner pour mieux engager ce qui doit avancer.
Trois compétences ont vraiment compté. D’abord la lecture de la donnée : dans une banque digitale, comprendre le risque, c’est comprendre le client. Ensuite la capacité à relier des mondes, la rigueur prudentielle et l’ambition commerciale, la technologie et la réalité de terrain. Mon passage à la Direction du développement commercial et de la stratégie a été particulièrement structurant : il m’a permis d’accompagner le changement d’échelle de la banque, avec une progression de plus de 30 % de l’activité durant cette période. Cette expérience m’a appris à transformer une vision stratégique en résultats opérationnels, avant de prendre la direction générale.
Mon leadership aujourd’hui en découle directement : exigeant sur la maîtrise et sur la conformité, mais entièrement tourné vers la croissance et l’impact. Je crois profondément qu’une banque solide est la condition d’une banque utile.
Quelle est votre vision de la banque digitale en Afrique à l’horizon 10 ans, et quel rôle Orange Bank Africa ambitionne-t-elle de jouer dans cette transformation ?
Dans les prochaines années, je crois que la distinction entre « banque » et « banque digitale » se fera de moins en moins en Afrique de l’Ouest. Le mobile sera la porte d’entrée naturelle vers les services financiers pour la grande majorité des populations. La vraie bascule ne sera pas technologique, elle sera d’échelle et de profondeur, notamment avec des services de plus en plus personnalisés, du crédit à l’épargne en passant par l’assurance et le financement des entreprises, accessibles partout, y compris dans les zones aujourd’hui mal desservies.
Dans notre zone monétaire, la bancarisation stricte reste autour de 25 % alors que l’inclusion financière par le mobile dépasse déjà 70 %. La marge de progression est immense. Notre ambition est d’être l’acteur de référence de l’inclusion financière dans l’UEMOA. Cela passe par l’approfondissement de nos marchés, la poursuite de notre expansion régionale, et l’élargissement de notre gamme d’offres au-delà du crédit instantané.

