SENEGAL – Affaire ASER–AEE Power : le dossier franchit un nouveau cap judiciaire

Le dossier du marché d’électrification rurale conclu entre l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) et l’entreprise espagnole AEE Power EPC SAU entre dans une nouvelle phase. Le Pool judiciaire financier (PJF) a annoncé l’ouverture d’une information judiciaire visant certains dirigeants des sociétés concernées, les personnes morales elles-mêmes ainsi que X. Une commission rogatoire internationale et une délégation judiciaire ont également été requises pour élargir les investigations et identifier l’ensemble des personnes susceptibles d’être impliquées.

Une affaire qui remonte à 2025

L’affaire trouve son origine dans les controverses entourant l’exécution du marché d’électrification rurale conclu entre l’ASER et AEE Power EPC SAU. Le 16 octobre 2025, le Parquet financier avait été saisi d’une plainte déposée par le député Thierno Alassane Sall, portant sur l’exécution de ce marché. La plainte faisait état de faits présumés de faux, usage de faux et détournement de deniers publics.

Huit jours plus tard, le 24 octobre 2025, le Parquet financier ordonnait l’ouverture d’une enquête préliminaire et saisissait la Section de recherches de Dakar. Cette enquête devait permettre de vérifier les éléments dénoncés, d’examiner les conditions d’exécution du marché et de déterminer d’éventuelles responsabilités.

Le précédent épisode de la quittance de 918,3 millions de FCFA

Le dossier comporte également un autre volet judiciaire. Une procédure distincte avait été ouverte à la suite d’une plainte de l’Agent judiciaire de l’État concernant l’utilisation présumée d’une fausse quittance de 918 339 800 FCFA dans le cadre de l’enregistrement du contrat liant AEE Power EPC à l’ASER.

En juin 2026, le Parquet financier avait expliqué que plusieurs procédures relatives au dossier présentaient des liens de connexité. Une procédure concernait notamment une plainte déposée par la partie espagnole pour des faits présumés de tentative d’escroquerie, faux et usage de faux en écritures administratives et manœuvres frauduleuses. Une autre portait sur la fameuse quittance de près de 918,34 millions de FCFA.

Le Parquet financier avait alors décidé de poursuivre les investigations de manière coordonnée et de confier le dossier à un juge d’instruction. Cette étape avait marqué un premier élargissement significatif de la procédure.

La question des 37 milliards de FCFA

Au cœur des interrogations figure également l’utilisation d’une avance de démarrage de 37 milliards de FCFA, évoquée dans les développements publics du dossier. Cette somme est devenue l’un des principaux éléments du débat autour de l’exécution financière du marché et des conditions dans lesquelles les fonds auraient été mobilisés et utilisés.

Il convient toutefois de distinguer les montants évoqués dans le cadre des investigations des sommes dont un détournement aurait définitivement été établi. À ce stade, l’information judiciaire doit précisément permettre de vérifier les faits, de retracer les opérations financières et de déterminer les éventuelles responsabilités.

Une information judiciaire aux qualifications beaucoup plus larges

Le nouveau cap franchi en août 2026 est particulièrement important par l’ampleur des qualifications pénales retenues. Selon le communiqué du procureur de la République financier, l’information judiciaire vise notamment l’association de malfaiteurs, le détournement de deniers publics, le faux et usage de faux en écriture publique, le faux et usage de faux en écriture privée de commerce ou de banque, le blanchiment de capitaux, la corruption, la prise illégale d’intérêt et le trafic d’influence, ainsi que la complicité de ces infractions.

Le parquet ajoute également toute autre infraction qui pourrait être révélée au cours de l’information judiciaire. Cette formulation traduit la volonté de ne pas limiter les investigations aux seuls faits initialement dénoncés, mais de permettre au magistrat instructeur d’examiner l’ensemble des éléments susceptibles d’apparaître au cours de son travail.

Des investigations qui dépassent désormais les frontières

L’un des éléments les plus significatifs du communiqué du PJF concerne la dimension internationale de la nouvelle phase de l’enquête. Une commission rogatoire internationale ainsi qu’une délégation judiciaire ont été requises.

L’objectif est notamment de permettre au magistrat instructeur d’approfondir les investigations, de rechercher d’éventuelles opérations ou connexions à l’étranger et surtout d’identifier toutes les personnes susceptibles d’être impliquées dans les faits examinés.

Cette dimension internationale apparaît cohérente avec la nature du dossier, qui implique notamment une entreprise espagnole et des opérations contractuelles et financières susceptibles de nécessiter des vérifications au-delà du territoire sénégalais.

Un dossier désormais entre les mains du juge d’instruction

L’ouverture de l’information judiciaire constitue donc une nouvelle étape dans une affaire qui a progressivement évolué d’un contentieux autour de l’exécution d’un marché vers un dossier pénal aux ramifications beaucoup plus larges.

Le passage à l’information judiciaire ne signifie toutefois pas que les infractions sont établies ni que les personnes visées sont coupables. Les qualifications retenues correspondent à des faits que la justice cherche à vérifier. Le juge d’instruction devra recueillir les preuves à charge et à décharge, confronter les différentes versions, retracer les flux financiers et déterminer les responsabilités individuelles et éventuellement celles des personnes morales.

Une affaire à suivre de très près

Avec l’ouverture de cette information judiciaire, le dossier ASER–AEE Power entre dans une phase où les investigations pourraient être considérablement approfondies. La commission rogatoire internationale pourrait notamment apporter de nouveaux éléments sur les relations entre les différentes entités impliquées, tandis que la délégation judiciaire doit contribuer à élargir le champ des recherches.

Pour l’heure, le principal enseignement est donc clair : le Parquet financier considère que les éléments recueillis au cours de l’enquête préliminaire justifient désormais une instruction judiciaire plus approfondie. Le juge devra déterminer ce qui relève effectivement d’infractions pénales, établir la matérialité des faits et, le cas échéant, identifier les responsabilités.

L’affaire ASER–AEE Power est ainsi loin d’avoir livré toutes ses réponses. Elle entre au contraire dans une phase décisive, au cours de laquelle les investigations nationales et internationales pourraient permettre de faire toute la lumière sur l’exécution du marché, les mouvements financiers, les documents utilisés et l’éventuelle implication de différentes personnes physiques ou morales.

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